La prise de son en tournage consiste à enregistrer les dialogues et les ambiances pendant que la caméra tourne. Elle repose sur trois décisions : la directivité du micro, la distance entre la capsule et la bouche, le mode d’enregistrement. Un dialogue capté proprement au plateau évite des semaines de rattrapage en post-production.

Le son direct, une matière qui ne se reconstruit pas

Un plateau enregistre deux flux simultanés et distincts : l’image et le son. Le second passe souvent après dans l’organisation d’une journée, alors qu’il pèse autant sur le résultat final.

Le son direct désigne tout ce que l’équipe son capte pendant que la caméra tourne : les répliques des comédiens, les bruits produits par leurs gestes, la rumeur du décor. Ce matériau porte l’émotion du jeu, avec ses hésitations et son grain, qu’aucune séance de doublage ne restitue à l’identique.

Une équipe son ne rapporte pas seulement des dialogues. Elle repart avec plusieurs familles de fichiers :

  • les dialogues, captés au plus près de la bouche des comédiens ;
  • les ambiances du lieu, enregistrées en stéréo entre les prises ;
  • le silence du décor, ou room tone, qui servira de liant au montage ;
  • les sons seuls, éléments isolés rejoués sans caméra : une porte, un pas, un moteur ;
  • les prises de sécurité, doublons destinés à couvrir un incident technique.

Cette collecte se glisse dans un planning qui ne lui laisse pas beaucoup d’air. Comprendre comment se déroule un tournage de film éclaire la contrainte : chaque minute consacrée au son est prise sur le temps d’installation d’un autre département.

Qui capte le son sur un plateau

Le département son travaille en binôme sur la plupart des tournages français, en trio sur les productions les plus lourdes.

Le chef opérateur du son

Le titre courant d’ingénieur du son est en réalité impropre. L’Association française du son à l’image rappelle que le mot ingénieur désigne un diplôme, et qu’aucun diplôme d’ingénieur du son n’existe en France. Sur un générique de long métrage, le poste s’appelle chef opérateur du son.

Il choisit les micros, règle les niveaux, arrête la stratégie de captation scène par scène et signale au réalisateur les prises inexploitables. Sa position équivaut à celle du chef opérateur image face à la lumière, avec la même autorité sur son domaine. La comparaison vaut aussi pour la méthode : le travail décrit dans notre analyse de la lumière au cinéma repose sur la même logique de préparation en amont.

Le perchman

Le perchman tient la perche au-dessus des comédiens, hors du cadre, et suit chacun de leurs déplacements pour conserver un niveau constant. Le geste exige de connaître le découpage par cœur, d’anticiper les mouvements d’appareil et de rester immobile pendant de longues minutes, bras levés.

Sur les productions légères, ces deux fonctions se fondent en une seule personne. Le nombre d’options de captation se réduit d’autant.

Un perchman lève une perche télescopique au-dessus d’un décor éclairé

La directivité, premier critère de choix d’un micro

Un micro se choisit d’abord par sa directivité, c’est-à-dire la forme de la zone dans laquelle il entend. Le modèle vient après.

Quatre familles de diagrammes

  • omnidirectionnel : capte à 360 degrés, timbre très naturel, adapté aux ambiances et aux cravates ;
  • cardioïde : capte devant, rejette l’arrière, la directivité de référence pour une voix de face ;
  • hypercardioïde et supercardioïde : plus étroits vers l’avant, avec un lobe résiduel à l’arrière ;
  • canon : équipé d’un tube d’interférence, structure à fentes qui atténue physiquement les sons hors axe.

Le micro canon domine les tournages de fiction. Son tube resserre la zone utile sur la bouche du comédien et repousse la circulation, les groupes électrogènes et les pas de l’équipe technique.

Dynamique ou statique

Deux technologies de capsule cohabitent. Les micros statiques réclament une alimentation fantôme de 48 volts, fournie par la mixette ou l’enregistreur, et restituent le détail avec finesse. Les micros dynamiques encaissent des pressions acoustiques élevées, résistent aux chocs et se passent d’alimentation externe.

Sur le terrain, cette robustesse change la donne. Pour un micro-trottoir, une interview debout ou une captation de plateau, les équipes sortent un micro à main plutôt qu’une perche : le micro Shure SM58 appartient à cette famille, capsule dynamique cardioïde et réponse annoncée par Shure entre 50 Hz et 15 kHz, courbe resserrée sur la voix. Le journaliste tient la source à quelques centimètres, la directivité écarte la rue, et la suspension interne absorbe les bruits de manipulation.

La perche : distance, angle, hors-champ

La perche produit le dialogue le plus naturel, parce qu’elle place le micro dans l’axe de la voix, à bonne distance, sans contact avec le corps du comédien.

La physique commande le geste. Doubler la distance entre la bouche et la capsule fait chuter de six décibels la pression acoustique reçue, tandis que la réverbération de la pièce, elle, ne bouge pas. Un micro trop haut ne capte donc pas un dialogue plus faible : il capte un dialogue plus lointain, noyé dans le décor.

Le montage de perche standard empile plusieurs éléments :

  • une perche télescopique en fibre de carbone, souvent câblée à l’intérieur du tube ;
  • une suspension élastique, cage qui isole la capsule des vibrations transmises par le bras ;
  • une bonnette mousse en intérieur, un panier et une fourrure dès que le vent se lève ;
  • un micro canon en extérieur, une capsule hypercardioïde plus courte sous un plafond bas ;
  • un trépied quand la scène est fixe, en interview assise notamment.

Ce dernier arbitrage intérieur/extérieur mérite une nuance. Dans une pièce basse, le tube d’interférence d’un canon renvoie des réflexions désagréables sur les voix. En extérieur dégagé, la logique s’inverse : la longueur du tube devient un avantage contre la rumeur ambiante.

Deux réflexes complètent le placement. Viser légèrement au-dessus de la bouche, jamais de côté. Vérifier la limite du cadre avec l’assistant caméra avant la prise, plutôt que de découvrir la perche à l’image le soir même.

Perche montée sur suspension élastique et bonnette fourrure, posée en extérieur

Micros HF et cravates, la seconde ligne

Le micro-cravate ne remplace pas la perche, il la double. Placé sur le vêtement et relié à un émetteur de poche, il fournit une piste de secours là où la perche ne peut pas entrer : plan large, travelling rapide, scène en voiture, comédien filmé de dos.

Les fréquences sont réglementées. En France, l’ARCEP ouvre aux microphones sans fil les bandes 174-223 MHz et 470-694 MHz, dans la limite de 50 milliwatts de puissance rayonnée, sans démarche préalable tant que ce seuil est respecté. Au-delà, ou pour un événement de grande ampleur, une autorisation temporaire se demande auprès du régulateur, pour une durée maximale de deux mois.

Poser un cravate sans bruit de tissu

Le défaut classique du cravate vient de son montage, rarement de la capsule :

  • fixer le micro à hauteur de sternum, dégagé du menton ;
  • isoler la capsule du tissu avec un adhésif toilé ou une pince dédiée ;
  • former une boucle de câble sous la pince pour absorber les tractions ;
  • éloigner l’émetteur des colliers, boutons et fermetures métalliques ;
  • écouter un mouvement complet de la scène avant d’annoncer la prise.

Une capsule omnidirectionnelle sert de norme sur ce poste, parce qu’elle tolère les rotations de tête sans variation de timbre. Prévoir un jeu de piles chargées par comédien relève du même réflexe.

Enregistreur, mixette et timecode

Le son du plateau ne descend presque jamais dans la caméra. Il vit sur un enregistreur multipiste, associé à une mixette qui ajuste les gains en direct.

Une configuration courante réunit une dizaine de pistes : perche principale, perche secondaire, plusieurs liaisons HF, ambiance stéréo, plus le retour caméra. L’enregistreur conserve chaque source isolée, les pistes ISO, et fabrique en parallèle un prémix stéréo destiné à l’écoute du réalisateur et au montage image.

Le format s’est stabilisé autour du fichier WAV non compressé, en 48 kHz et 24 bits. Cette résolution laisse assez de marge dynamique pour remonter un niveau faible sans révéler de bruit de quantification.

Reste à raccorder ces fichiers à l’image. Le timecode linéaire, ou LTC, inscrit une horloge commune dans la caméra et dans l’enregistreur. Les deux appareils sont synchronisés en début de journée, chaque fichier porte ensuite son heure exacte, et le montage aligne image et son sans intervention manuelle. Le clap garde son rôle de repli visuel et sonore, et de fiche d’identité du plan.

Cette rigueur de nommage et de synchronisation se paie ou se rattrape en aval, comme le rappelle notre article sur la formation au montage vidéo : un rapport son mal renseigné coûte des heures de dérushage.

Enregistreur multipiste et mixette sacoche, casque posé sur le boîtier

Repérer le décor avec les oreilles

Le repérage acoustique se conduit avant le tournage, au même titre que le repérage lumière, et à l’heure exacte à laquelle la scène sera tournée. Un carrefour ne sonne pas pareil à sept heures et à midi.

L’exercice consiste à écouter le lieu vide, sans équipe, puis à lister ce qui gênera :

  • circulation routière, couloir aérien, chantier voisin ;
  • ventilation, climatisation, groupe froid d’un commerce ;
  • réverbération d’une pièce carrelée, vitrée ou vide de meubles ;
  • planchers craquants, gravier et parquets flottants sous les pas ;
  • cloches, écoles et marchés, avec leurs horaires fixes ;
  • vent dominant sur un extérieur dégagé.

Chaque nuisance appelle une réponse concrète. Une ventilation se coupe au tableau électrique avec l’accord du régisseur. Une pièce trop réverbérante s’habille de moquette, de rideaux et de couvertures posées hors champ. Le vent se traite par un panier et une fourrure, jamais par un filtre appliqué après coup.

Le défaut irréversible, c’est la saturation. Un niveau qui écrête détruit l’information de façon définitive, alors qu’un niveau trop faible se récupère en 24 bits. Les équipes règlent donc bas et surveillent les crêtes, prise après prise. Cette discipline de préparation traverse tous les postes du cinéma, comme le montre notre panorama sur comment faire du cinéma.

Fenêtre d’un décor intérieur habillé de couvertures acoustiques, lumière rasante

Ce que le montage son répare, et ce qu’il ne répare pas

La post-production reçoit les fichiers du plateau et les transforme en bande sonore. Le montage son trie les prises, remplace un mot par un autre issu d’une prise voisine, comble les respirations avec le room tone. Le mixage équilibre ensuite dialogues, ambiances, effets et musique.

Deux outils compensent les échecs du direct. La postsynchronisation, ou ADR, fait rejouer les répliques en auditorium, face à l’image. Le bruitage recrée les pas, les frottements de vêtements et les manipulations d’objets sur une scène dédiée. Les deux fonctionnent, coûtent des journées de studio et perdent une part de la vérité du jeu.

La frontière est nette. Un souffle constant s’atténue, un bourdonnement de secteur se filtre, un niveau faible remonte. Une prise saturée, une réverbération de cage d’escalier ou un avion en plein milieu d’une réplique ne se corrigent pas : la réplique se rejoue en studio. Un dialogue capté proprement au plateau garde toujours l’avantage.

Prochaine étape : sur votre prochain tournage, enregistrez trente secondes de room tone dans chaque décor avant de démonter. Ce fichier de rien du tout sauvera le montage. Pour entraîner l’oreille en amont, regardez une séquence entière les yeux fermés, exercice complémentaire de la méthode pour analyser un film.

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